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(Elodie Mugrefya, Femke Snelting)
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This publication accompanies the first public unfolding of DiVersions. The texts included in this volume, and the documented projects each in their way resist simplification and homogenization. They pay attention to the historicity and performativity of archives and work with their contradictions rather than against them. DiVersions is a persistent attempt to collaboratively rethink the narratives built in digital collections, and to play with and within their gaps.
 
This publication accompanies the first public unfolding of DiVersions. The texts included in this volume, and the documented projects each in their way resist simplification and homogenization. They pay attention to the historicity and performativity of archives and work with their contradictions rather than against them. DiVersions is a persistent attempt to collaboratively rethink the narratives built in digital collections, and to play with and within their gaps.
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== DiVersions: une introduction ==
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==== Elodie Mugrefya, Femke Snelting ====
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DiVersions s'inspire de la pratique logicielle du 'versioning', comme moyen d'expérimenter avec les collections en ligne d'institutions culturelles. Le projet considère ces collections comme des sites potentiels pour la pratique décoloniale et intersectionnelle, qui pourraient et devraient permettre les conflits, inviter la collaboration et laisser place à d'autres récits.
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DiVersions pose des questions telles que : Comment différents ordres peuvent-ils coexister dans les collections en ligne ? Comment faire de la place pour le patrimoine matériel et immatériel de l'avenir, pour des choses que l'on devine hors de portée des musées et des archives, ou pour d'autres choses qui peuvent être consciemment ignorées ? Comment ces environnements numériques peuvent-ils nous permettre d'ouvrir un débat sur les relations entre catégorisation, colonisation et patrimoine ? Comment les collections en ligne peuvent-elles s'adapter à des perspectives radicalement différentes, et parfois opposées ?
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Nous avons organisé le projet autour de sept expérimentations artistiques qui furent travaillées en réponse à des collections électroniques spécifiques telles que WikiMedia, la base de données Carmentis du Musée d'Art et d'Histoire et le site web de Werkplaats immaterieel erfgoed. À l'aide de diverses stratégies artistiques, les projets testent de manière pratique comment les techniques et les technologies de collaboration en réseau peuvent générer d'autres imaginations. Les projets sont développés collectivement en dialogue les uns avec les autres et en conversation avec les institutions partenaires. DiVersions se déploie en deux ensembles d'installations publiques, d'abord à De Pianofabriek à Bruxelles, puis à De Krook à Gand. Chacune des deux versions est accompagnée d'une version d'une publication, d'un atelier et d'un débat public.
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Avec le néologisme 'DiVersions', nous voulions faire allusion à la possibilité que les technologies de 'versioning' puissent mettre en avant des histoires divergentes. <ref> DiVersions a commencé comme session de travail en décembre 2016, organisée en collaboration avec le Musée d'Art et d'Histoire. Documentation: http://constantvzw.org/w/?u=http://media.constantvzw.org/wefts/41/#</ref> Les systèmes de contrôle de version, wikis, étherpads et autres outils d'écriture numérique enregistrent régulièrement les fichiers 'log' et les 'diffs', modifiant potentiellement les relations linéaires entre original et copie, redéfinissant ainsi les questions liées à la paternité de l'œuvre et aux archives. Les flux de travail méticuleusement consignés promettent de rendre transparent le processus d'édition partagée puisque toute action peut être inversée ou répétée à tout moment ; les erreurs ou les entrées non désirées peuvent être corrigées ultérieurement. Même si la narration conventionnelle du 'versioning' consiste à rationaliser la collaboration et à produire un consensus, ces techniques et technologies prêtent intrinsèquement attention à la différence. En néerlandais, c'est devenu 'di-versies' comme d'un jeu sur versions divergentes ou diverses. Traduit en français et en anglais, DiVersions évoque aussi la "diversité", un terme qui, surtout dans les contextes institutionnels, a commencé à circuler comme un terme camouflant les problématiques liées aux questions d'inégalité et d'oppression <ref>'Le langage de la diversité pourrait être efficace comme "mécanisme d'adaptation" pour faire face à une hétérogénéité qui peut être en fait conflictuelle'. Himani Bannerji dans: Sara Ahmed, (2007) On Being Included: Racism and Diversity in Institutional Life</ref> C'est pour cette raison que nous avons décidé d'articuler explicitement le projet en tant que pratique décoloniale et intersectionnelle.
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Formuler DiVersions à la fois comme "décolonial" et "intersectionnel" pourrait apparaître comme un geste contradictoire, si l'on considère que la pratique d'assembler une collection (numérique) est profondément ancrée dans les efforts coloniaux de tri et de catégorisation du monde, humains y compris. DiVersions fait consciemment ce mouvement paradoxal parce qu'il semble plus que nécessaire d'imaginer, sans chercher à réparer, des collections électroniques qui peuvent devenir autoréflexives et conscientes de la violence physique et épistémique qui les alimente et les maintient en place. Partant de processus de logiciels qui rendent visible la multiplicité des versions dans le fonctionnement d'un projet ou d'un processus, DiVersions est une tentative de prendre en compte les complexités persistantes des relations d'homme à homme et d'homme à machine et les tensions et conflits sous-jacents qui en résultent.
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En décembre 2016, lors de la première phase de DiVersions, le Musée de Tervuren était déjà fermé depuis plusieurs années. <ref>Il y a une historicité intéressante juste dans le nom du musée qui s'appelait à l'origine Palais des colonies, pour passer sous différents noms jusqu'à l'actuel "Africa Museum". Cette évolution apparaît comme une tentative d'éloigner l'institution de ses racines coloniales et de la transformer en un musée de l'Afrique, de la terre et de ses habitants. La succession de ces noms constitue une archive significative de la lente évolution du musée qui s'efforce de s'adapter à son environnement.</ref> Trois ans plus tard, juste avant la relance de la deuxième phase de DiVersions, le musée avait finalement rouvert ses portes. La rénovation fût revendiquée comme un moment charnière pour la décolonisation de cette institution, symbole fondamental de l'entreprise coloniale belge. La réouverture suscita de nombreux débats animés sur la question de savoir si le musée avait réussi ou échoué dans son entreprise, mais aussi si une telle institution, compte tenu de ses liens inhérents avec la colonisation belge, pourrait un jour prétendre à un tel processus. Non pas que le discours décolonial ait été complètement absent en Belgique, mais il n'avait pas encore bénéficié des mêmes plates-formes populaires que lors de ces débats.
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Les discussions autour de la réouverture du Musée de Tervuren nous ont fait prendre conscience que le travail de DiVersions pourrait être plus urgent que nous ne le pensions initiallement. Trois ans après le début du projet, nous commençons tout juste à adresser de grandes questions telles que les implications des technologies numériques sur la représentation, la collaboration et l'accès, les problèmes inhérents à l'archivage et à la collecte, les problèmes de normativité institutionnelle et les hypothèses d'identité homogène qui se glissent dans la politique du patrimoine culturel et surtout, comment tout cela se déroule dans le complexe environnement belge avec son histoire coloniale spécifique.
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La construction de dépôts physiques et numériques est une conséquence du capital social et symbolique que représente le patrimoine culturel. <ref>L'UNESCO définit le patrimoine culturel comme suit : "the legacy of physical artifacts and intangible attributes of a group or society that are inherited from past generations, maintained in the present and bestowed for the benefit of future generations." http://www.unesco.org/new/en/cairo/culture/tangible-cultural-heritage/</ref> Cette valeur nécessite des archives institutionnalisées, la conservation de documents numériques/physiques et l'établissement de pratiques codifiées qui permettent aux institutions de maintenir leur autorité par la classification et la médiation. Cette confirmation mutuelle de ce qui compte comme patrimoine, comme identité, comme histoire et comme avenir bénéfique, construit des récits spécifiques qui laissent généralement peu de place à la critique. Cependant, des possibilités s'ouvrent à la pratique de l'archivage des artefacts culturels, en particulier dans un contexte numérique, dans lequel cela peut devenir un outil de résistance à l'oppression et à l'annihilation.
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Atteindre ce potentiel est plus facile à dire qu'à faire, car les espaces numériques eux-mêmes sont imprégnés de critères, de modèles, de normes, etc. en apparence neutres. Par exemple, les technologies de base de données affirment régulièrement l'autorité de certains types d'experts et non d'autres ; les algorithmes corroborent les clichés de genre et Wikipedia a étonnamment peu de place pour des visions du monde divergentes. DiVersions s'occupe donc non seulement des éléments numériques rassemblés dans les collections électroniques, mais aussi de la façon dont les métadonnées, les progiciels et les technologies Web empêchent ou donnent de la place aux di-Versions.
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Les collections numériques peuvent techniquement être copiées, répétées, téléchargées et utilisées dans de nombreux contextes à la fois. Cela signifie que l'inertie des arrangements conventionnels fonctionne différemment ; la vulnérabilité physique, la valeur matérielle et historique des objets patrimoniaux ne peuvent être utilisées comme argument. DiVersions veut activement explorer le potentiel des collections numériques afin de soutenir un discours décolonial et intersectionnel vif et l'ouverture des catégories. DiVersions expérimente donc avec le patrimoine numérisé et numérique comme un moyen d'expérimenter avec des formes divergentes d'historiographie, de raconter des histoires inédites et d'ouvrir de vastes possibilités de dé- et reconstruction conceptuelle. Même si ces expériences ne transforment pas définitivement l'ordre symbolique, elles laissent au moins place aux fantasmes.
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DiVersions poursuit certains des fils conducteurs de l'engagement de longue date de Constant dans l'exploration des technologies institutionnelles et archivistiques depuis une perspective féministe. Des recherches pluriannuelles telles que Active Archives, Mondotheque et Scandinavian Institute for Computational Vandalism ont permis à différentes constellations d'artistes-chercheurs de se familiariser avec les relations de pouvoir, les oppressions et les projections à l'œuvre dans les archives (numériques). Comme le montre DiVersions, un tel travail n'est jamais terminé et continue d'inviter à la réflexion, à la critique et à de nouvelles tentatives. Nous devons continuer d'essayer.
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Cette publication accompagne la première manifestation publique de DiVersions. Les textes inclus dans ce volume et les projets documentés résistent, chacun à leur manière, à la simplification et à l'homogénéisation. Ils sont attentifs à l'historicité et à la performativité des archives et travaillent avec leurs contradictions plutôt que contre elles. DiVersions est une tentative persistante de repenser collaborativement les récits construits dans les collections numériques et de jouer avec et au sein de leurs lacunes.

Revision as of 16:12, 30 September 2019

DiVersions: an introduction

Elodie Mugrefya, Femke Snelting

DiVersions is inspired by the software-practice of ‘versioning’, as a way to experiment with online collections of cultural institutions. It approaches these collections as potential sites for decolonial and intersectional practice, that could and should allow for conflict, invite collaboration, and make space for other narratives.

DiVersions asks questions such as: How can different orders coexist in online collections? In what way do we make room for material and immaterial heritage of the future, for things that are felt to be beyond the scope of museums and archives, or for other things that are consciously being ignored? How can these digital environments allow us to open up a discussion on relations between categorisation, colonisation and heritage? How can online collections accommodate radically different, and sometimes opposing perspectives?

We organised the project around seven artistic experiments that evolved in response to specific e-collections such as WikiMedia, the Carmentis database from the Museum for Art and History and the website of Werkplaats immaterieel erfgoed. Using a variety of artistic strategies, the projects test out in practice how techniques and technologies of networked collaboration might generate other imaginations. The projects are collectively developed in dialogue with each other and in conversation with partner institutions. DiVersions unfolds in two subsequent public installations, first in De Pianofabriek in Brussels and later in De Krook in Ghent. Each of the two versions is accompanied by a version of a publication, a workshop and a public discussion.

With the neologism 'DiVersions' we wanted to allude to the possibility that technologies of 'versioning' might foreground divergent histories.[1] Version-control systems, Wikis, etherpads and other digital writing tools save log files and so-called ‘diffs’ routinely, potentially changing linear relations between original and copy, redefining questions of authorship and the archive. Meticulously logged workflows promise to make the process of shared editing transparent since any action can be reversed or repeated at any time; errors or unwanted inputs can be later corrected. Even if the conventional narrative of 'versioning' is one of streamlining collaboration and producing consensus, these techniques and technologies inherently pay attention to difference. In Dutch, this became 'di-versies' as a play on divergent or diverse versions. Translated to English and French, DiVersions also evokes 'diversity', a term that especially in institutional contexts started to circulate as a blanket term for covering up issues of inequality and oppression.[2]. It is for this reason that we decided to explicitly articulate the project as a decolonial and intersectional practice.

Framing DiVersions as both 'decolonial' and 'intersectional' could appear as a contradictory gesture, if we consider that the practice of constructing a (digital) collection is deeply entrenched in colonial efforts to sort out and categorize the world, including humans. DiVersions is consciously making this paradoxical move because it seems more than necessary to imagine, without attempting to repair, e-collections that can become self-reflexive and aware of the physical and epistemic violence that powers them and keeps them in place. Starting from software processes that make the multiplicity of versions visible in the workings of a project or a process, DiVersions is an attempt to take into account the persistent complexities of human-to-human and human-to-machine relationships and the underlying tensions and conflicts that result from it.

In December 2016, when the first phase of DiVersions took place, the Museum of Tervuren was already closed for several years.[3] Three years later, just before relaunching the second phase of DiVersions, the museum had finally re-opened. The renovation was claimed to be a pivotal moment for the decolonisation of this institution, a fundamental symbol of the Belgian colonial enterprise. The re-opening prompted many heated debates on whether the museum did or did not succeed in its endeavor but also on whether such an institution, considering its inherent links with Belgian coloniality, could ever claim such a process. Not that the decolonial discourse was ever absent in Belgium, but it had not yet enjoyed the same mainstream platforms as it had during these debates.

The discussions surrounding the re-opening of the Museum of Tervuren made us realise that the work of DiVersions might be more urgent than we originally thought. Three years into the project, we are only at the beginning of addressing large questions, such as the implications of digital technologies on representation, collaboration and access; the inherent problems of archiving and collecting; the troubles of institutional normativity and the assumptions of homogeneous identity that slip into cultural heritage policy and above all, how all this plays out in the complex Belgian environment and its specific colonial history.

The construction of physical and digital repositories is a consequence of the social and symbolic capital that cultural heritage represents.[4] This value necessitates institutionalized archives, the keeping of digital/physical documents, and the establishment of codified practices that allow institutions to maintain their authority through classification and mediation. This mutual confirmation of what counts as heritage, as identity, as history and as beneficial future, constructs specific narratives that usually leave little room for a critique. However, possibilities opens up for the practice of archiving cultural artifacts, especially in a digital context, as it can become a tool of resistance against oppression and annihilation.

To arrive at this potential is easier said than done as digital spaces themselves are permeated by seemingly neutral criteria, templates, standards, and so on. For example, database technologies routinely affirm the authority of certain kind of experts and not others; algorithms corroborate gender cliches and Wikipedia has surprisingly little space for deviating world views. DiVersions therefore not only attends to the digital items brought together in e-collections, but also to the way metadata, software packages and web technologies prevent or provide space for Di-Versions.

Digital collections can technically be copied, repeated, downloaded, and used in many contexts at once. It means that the inertia of conventional arrangements operates differently; the physical vulnerability, material and historical value of heritage objects can not be used as an argument. DiVersions wants to actively explore the potential of digital collections to support a lively decolonial and intersectional discourse and the opening up of categories. DiVersions therefore experiments with digitized and digital heritage as a way to try out divergent forms of historiography, for telling untold stories and to open up wide the possibilities of conceptual de- and reconstruction. Even if these experiments do not definitively transform the symbolic order, it at least makes space for fantasies of it.

DiVersions continues some of the threads in Constant's long commitment to the exploration of institutional and archival technologies from a feminist perspective. Multi-year investigations such as Active Archives, Mondotheque and Scandinavian Institute for Computational Vandalism provided platforms for different constellations of artist-researchers to come to terms with the power-relations, oppressions and projections at work in the (digital) archive. As DiVersions shows, such work is never finished and continues to invite reflection, critique and new attempts. We need to try again.

This publication accompanies the first public unfolding of DiVersions. The texts included in this volume, and the documented projects each in their way resist simplification and homogenization. They pay attention to the historicity and performativity of archives and work with their contradictions rather than against them. DiVersions is a persistent attempt to collaboratively rethink the narratives built in digital collections, and to play with and within their gaps.


DiVersions: une introduction

Elodie Mugrefya, Femke Snelting

DiVersions s'inspire de la pratique logicielle du 'versioning', comme moyen d'expérimenter avec les collections en ligne d'institutions culturelles. Le projet considère ces collections comme des sites potentiels pour la pratique décoloniale et intersectionnelle, qui pourraient et devraient permettre les conflits, inviter la collaboration et laisser place à d'autres récits.

DiVersions pose des questions telles que : Comment différents ordres peuvent-ils coexister dans les collections en ligne ? Comment faire de la place pour le patrimoine matériel et immatériel de l'avenir, pour des choses que l'on devine hors de portée des musées et des archives, ou pour d'autres choses qui peuvent être consciemment ignorées ? Comment ces environnements numériques peuvent-ils nous permettre d'ouvrir un débat sur les relations entre catégorisation, colonisation et patrimoine ? Comment les collections en ligne peuvent-elles s'adapter à des perspectives radicalement différentes, et parfois opposées ?

Nous avons organisé le projet autour de sept expérimentations artistiques qui furent travaillées en réponse à des collections électroniques spécifiques telles que WikiMedia, la base de données Carmentis du Musée d'Art et d'Histoire et le site web de Werkplaats immaterieel erfgoed. À l'aide de diverses stratégies artistiques, les projets testent de manière pratique comment les techniques et les technologies de collaboration en réseau peuvent générer d'autres imaginations. Les projets sont développés collectivement en dialogue les uns avec les autres et en conversation avec les institutions partenaires. DiVersions se déploie en deux ensembles d'installations publiques, d'abord à De Pianofabriek à Bruxelles, puis à De Krook à Gand. Chacune des deux versions est accompagnée d'une version d'une publication, d'un atelier et d'un débat public.

Avec le néologisme 'DiVersions', nous voulions faire allusion à la possibilité que les technologies de 'versioning' puissent mettre en avant des histoires divergentes. [5] Les systèmes de contrôle de version, wikis, étherpads et autres outils d'écriture numérique enregistrent régulièrement les fichiers 'log' et les 'diffs', modifiant potentiellement les relations linéaires entre original et copie, redéfinissant ainsi les questions liées à la paternité de l'œuvre et aux archives. Les flux de travail méticuleusement consignés promettent de rendre transparent le processus d'édition partagée puisque toute action peut être inversée ou répétée à tout moment ; les erreurs ou les entrées non désirées peuvent être corrigées ultérieurement. Même si la narration conventionnelle du 'versioning' consiste à rationaliser la collaboration et à produire un consensus, ces techniques et technologies prêtent intrinsèquement attention à la différence. En néerlandais, c'est devenu 'di-versies' comme d'un jeu sur versions divergentes ou diverses. Traduit en français et en anglais, DiVersions évoque aussi la "diversité", un terme qui, surtout dans les contextes institutionnels, a commencé à circuler comme un terme camouflant les problématiques liées aux questions d'inégalité et d'oppression [6] C'est pour cette raison que nous avons décidé d'articuler explicitement le projet en tant que pratique décoloniale et intersectionnelle.

Formuler DiVersions à la fois comme "décolonial" et "intersectionnel" pourrait apparaître comme un geste contradictoire, si l'on considère que la pratique d'assembler une collection (numérique) est profondément ancrée dans les efforts coloniaux de tri et de catégorisation du monde, humains y compris. DiVersions fait consciemment ce mouvement paradoxal parce qu'il semble plus que nécessaire d'imaginer, sans chercher à réparer, des collections électroniques qui peuvent devenir autoréflexives et conscientes de la violence physique et épistémique qui les alimente et les maintient en place. Partant de processus de logiciels qui rendent visible la multiplicité des versions dans le fonctionnement d'un projet ou d'un processus, DiVersions est une tentative de prendre en compte les complexités persistantes des relations d'homme à homme et d'homme à machine et les tensions et conflits sous-jacents qui en résultent.

En décembre 2016, lors de la première phase de DiVersions, le Musée de Tervuren était déjà fermé depuis plusieurs années. [7] Trois ans plus tard, juste avant la relance de la deuxième phase de DiVersions, le musée avait finalement rouvert ses portes. La rénovation fût revendiquée comme un moment charnière pour la décolonisation de cette institution, symbole fondamental de l'entreprise coloniale belge. La réouverture suscita de nombreux débats animés sur la question de savoir si le musée avait réussi ou échoué dans son entreprise, mais aussi si une telle institution, compte tenu de ses liens inhérents avec la colonisation belge, pourrait un jour prétendre à un tel processus. Non pas que le discours décolonial ait été complètement absent en Belgique, mais il n'avait pas encore bénéficié des mêmes plates-formes populaires que lors de ces débats.

Les discussions autour de la réouverture du Musée de Tervuren nous ont fait prendre conscience que le travail de DiVersions pourrait être plus urgent que nous ne le pensions initiallement. Trois ans après le début du projet, nous commençons tout juste à adresser de grandes questions telles que les implications des technologies numériques sur la représentation, la collaboration et l'accès, les problèmes inhérents à l'archivage et à la collecte, les problèmes de normativité institutionnelle et les hypothèses d'identité homogène qui se glissent dans la politique du patrimoine culturel et surtout, comment tout cela se déroule dans le complexe environnement belge avec son histoire coloniale spécifique.

La construction de dépôts physiques et numériques est une conséquence du capital social et symbolique que représente le patrimoine culturel. [8] Cette valeur nécessite des archives institutionnalisées, la conservation de documents numériques/physiques et l'établissement de pratiques codifiées qui permettent aux institutions de maintenir leur autorité par la classification et la médiation. Cette confirmation mutuelle de ce qui compte comme patrimoine, comme identité, comme histoire et comme avenir bénéfique, construit des récits spécifiques qui laissent généralement peu de place à la critique. Cependant, des possibilités s'ouvrent à la pratique de l'archivage des artefacts culturels, en particulier dans un contexte numérique, dans lequel cela peut devenir un outil de résistance à l'oppression et à l'annihilation.

Atteindre ce potentiel est plus facile à dire qu'à faire, car les espaces numériques eux-mêmes sont imprégnés de critères, de modèles, de normes, etc. en apparence neutres. Par exemple, les technologies de base de données affirment régulièrement l'autorité de certains types d'experts et non d'autres ; les algorithmes corroborent les clichés de genre et Wikipedia a étonnamment peu de place pour des visions du monde divergentes. DiVersions s'occupe donc non seulement des éléments numériques rassemblés dans les collections électroniques, mais aussi de la façon dont les métadonnées, les progiciels et les technologies Web empêchent ou donnent de la place aux di-Versions.

Les collections numériques peuvent techniquement être copiées, répétées, téléchargées et utilisées dans de nombreux contextes à la fois. Cela signifie que l'inertie des arrangements conventionnels fonctionne différemment ; la vulnérabilité physique, la valeur matérielle et historique des objets patrimoniaux ne peuvent être utilisées comme argument. DiVersions veut activement explorer le potentiel des collections numériques afin de soutenir un discours décolonial et intersectionnel vif et l'ouverture des catégories. DiVersions expérimente donc avec le patrimoine numérisé et numérique comme un moyen d'expérimenter avec des formes divergentes d'historiographie, de raconter des histoires inédites et d'ouvrir de vastes possibilités de dé- et reconstruction conceptuelle. Même si ces expériences ne transforment pas définitivement l'ordre symbolique, elles laissent au moins place aux fantasmes.

DiVersions poursuit certains des fils conducteurs de l'engagement de longue date de Constant dans l'exploration des technologies institutionnelles et archivistiques depuis une perspective féministe. Des recherches pluriannuelles telles que Active Archives, Mondotheque et Scandinavian Institute for Computational Vandalism ont permis à différentes constellations d'artistes-chercheurs de se familiariser avec les relations de pouvoir, les oppressions et les projections à l'œuvre dans les archives (numériques). Comme le montre DiVersions, un tel travail n'est jamais terminé et continue d'inviter à la réflexion, à la critique et à de nouvelles tentatives. Nous devons continuer d'essayer.

Cette publication accompagne la première manifestation publique de DiVersions. Les textes inclus dans ce volume et les projets documentés résistent, chacun à leur manière, à la simplification et à l'homogénéisation. Ils sont attentifs à l'historicité et à la performativité des archives et travaillent avec leurs contradictions plutôt que contre elles. DiVersions est une tentative persistante de repenser collaborativement les récits construits dans les collections numériques et de jouer avec et au sein de leurs lacunes.

  1. DiVersions started with a worksession in December 2016, organised in collaboration with the Museum for Arts and History. Documentation: http://constantvzw.org/w/?u=http://media.constantvzw.org/wefts/41/
  2. "The language of diversity might have efficacy as a 'coping mechanism' for dealing with an actually conflicting heterogeneity". Himani Bannerji quoted in: Sara Ahmed, (2007) On Being Included: Racism and Diversity in Institutional Life
  3. There is a interesting historicity just in the name of the museum which was originally called Palace of the colonies to pass by various names until today's “Africa Museum”. This evolution transpires as an attempt to further away the institution from its colonial roots and transform it into a museum of Africa, the land and its people. The succession of those names works as an meaningful archive of the museum’s slow evolution struggling to respond to its environment.
  4. UNESCO defines Cultural heritage as "the legacy of physical artifacts and intangible attributes of a group or society that are inherited from past generations, maintained in the present and bestowed for the benefit of future generations." http://www.unesco.org/new/en/cairo/culture/tangible-cultural-heritage/
  5. DiVersions a commencé comme session de travail en décembre 2016, organisée en collaboration avec le Musée d'Art et d'Histoire. Documentation: http://constantvzw.org/w/?u=http://media.constantvzw.org/wefts/41/#
  6. 'Le langage de la diversité pourrait être efficace comme "mécanisme d'adaptation" pour faire face à une hétérogénéité qui peut être en fait conflictuelle'. Himani Bannerji dans: Sara Ahmed, (2007) On Being Included: Racism and Diversity in Institutional Life
  7. Il y a une historicité intéressante juste dans le nom du musée qui s'appelait à l'origine Palais des colonies, pour passer sous différents noms jusqu'à l'actuel "Africa Museum". Cette évolution apparaît comme une tentative d'éloigner l'institution de ses racines coloniales et de la transformer en un musée de l'Afrique, de la terre et de ses habitants. La succession de ces noms constitue une archive significative de la lente évolution du musée qui s'efforce de s'adapter à son environnement.
  8. L'UNESCO définit le patrimoine culturel comme suit : "the legacy of physical artifacts and intangible attributes of a group or society that are inherited from past generations, maintained in the present and bestowed for the benefit of future generations." http://www.unesco.org/new/en/cairo/culture/tangible-cultural-heritage/