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Avec le néologisme 'DiVersions', nous voulions faire allusion à la possibilité que les technologies de 'versioning' puissent mettre en avant des histoires divergentes [1] Les systèmes de contrôle de version, wikis, étherpads et autres outils d'écriture numérique enregistrent régulièrement les fichiers 'log' et les 'diffs', modifiant potentiellement les relations linéaires entre original et copie, redéfinissant ainsi les questions liées à la paternité de l'œuvre et aux archives. Les flux de travail méticuleusement consignés promettent de rendre transparent le processus d'édition partagée puisque toute action peut être inversée ou répétée à tout moment ; les erreurs ou les entrées non désirées peuvent être corrigées ultérieurement. Même si la narration conventionnelle du " versioning " consiste à rationaliser la collaboration et à produire un consensus, ces techniques et technologies prêtent intrinsèquement attention à la différence. En néerlandais, c'est devenu 'di-versies' comme un jeu sur versions divergentes ou diverses. Traduit en français et en anglais, DiVersions évoque aussi la "diversité ", un terme qui, surtout dans les contextes institutionnels, a commencé à circuler comme un terme général étouffant en fait les problématiques liées aux questions d'inégalité et d'oppression [2]. C'est pour cette raison que nous avons décidé d'articuler explicitement le projet en tant que pratique décoloniale et intersectionnelle.
 
Avec le néologisme 'DiVersions', nous voulions faire allusion à la possibilité que les technologies de 'versioning' puissent mettre en avant des histoires divergentes [1] Les systèmes de contrôle de version, wikis, étherpads et autres outils d'écriture numérique enregistrent régulièrement les fichiers 'log' et les 'diffs', modifiant potentiellement les relations linéaires entre original et copie, redéfinissant ainsi les questions liées à la paternité de l'œuvre et aux archives. Les flux de travail méticuleusement consignés promettent de rendre transparent le processus d'édition partagée puisque toute action peut être inversée ou répétée à tout moment ; les erreurs ou les entrées non désirées peuvent être corrigées ultérieurement. Même si la narration conventionnelle du " versioning " consiste à rationaliser la collaboration et à produire un consensus, ces techniques et technologies prêtent intrinsèquement attention à la différence. En néerlandais, c'est devenu 'di-versies' comme un jeu sur versions divergentes ou diverses. Traduit en français et en anglais, DiVersions évoque aussi la "diversité ", un terme qui, surtout dans les contextes institutionnels, a commencé à circuler comme un terme général étouffant en fait les problématiques liées aux questions d'inégalité et d'oppression [2]. C'est pour cette raison que nous avons décidé d'articuler explicitement le projet en tant que pratique décoloniale et intersectionnelle.
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Formuler DiVersions à la fois comme "décoloniale" et "intersectionnel" pourrait apparaître comme un geste contradictoire, si l'on considère que la pratique d'assembler une collection (numérique) est profondément ancrée dans les efforts coloniaux de tri et de catégorisation du monde, humains y compris. DiVersions fait consciemment ce mouvement paradoxal parce qu'il semble plus que nécessaire d'imaginer, sans chercher à réparer, des collections électroniques qui peuvent devenir autoréflexives et conscientes de la violence physique et épistémique qui les alimente et les maintient en place. Partant de processus de logiciels qui rendent visible la multiplicité des versions dans le fonctionnement d'un projet ou d'un processus, DiVersions est une tentative de prendre en compte les complexités persistantes des relations d'homme à homme et d'homme à machine et les tensions et conflits sous-jacents qui en résultent.
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En décembre 2016, lors de la première phase de DiVersions, le Musée de Tervuren était déjà fermé depuis plusieurs années [3] Trois ans plus tard, juste avant la relance de la deuxième phase de DiVersions, le musée avait finalement rouvert ses portes. La rénovation fût revendiquée comme un moment charnière pour la décolonisation de cette institution, symbole fondamental de l'entreprise coloniale belge. La réouverture suscita de nombreux débats animés sur la question de savoir si le musée avait réussi ou échoué dans son entreprise, mais aussi si une telle institution, compte tenu de ses liens inhérents avec la colonisation belge, pourrait un jour prétendre à un tel processus. Non pas que le discours décolonial ait été complètement absent en Belgique, mais il n'avait pas encore bénéficié des mêmes plates-formes populaires que lors de ces débats.
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Les discussions autour de la réouverture du Musée de Tervuren nous ont fait prendre conscience que le travail de DiVersions pourrait être plus urgent que nous ne le pensions initiallement. Trois ans après le début du projet, nous commençons tout juste à adresser  de grandes questions telles que les implications des technologies numériques sur la représentation, la collaboration et l'accès, les problèmes inhérents à l'archivage et à la collecte, les problèmes de normativité institutionnelle et les hypothèses d'identité homogène qui se glissent dans la politique du patrimoine culturel et surtout, comment tout cela se déroule dans le complexe environnement belge et son histoire coloniale spécifique.
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La construction de dépôts physiques et numériques est une conséquence du capital social et symbolique que représente le patrimoine culturel [4] Cette valeur nécessite des archives institutionnalisées, la conservation de documents numériques/physiques et l'établissement de pratiques codifiées qui permettent aux institutions de maintenir leur autorité par la classification et la médiation. Cette confirmation mutuelle de ce qui compte comme patrimoine, comme identité, comme histoire et comme avenir bénéfique, construit des récits spécifiques qui laissent généralement peu de place à la critique. Cependant, des possibilités s'ouvrent à la pratique de l'archivage des artefacts culturels, en particulier dans un contexte numérique, dans lequel cela peut devenir un outil de résistance à l'oppression et à l'annihilation.
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Atteindre ce potentiel est plus facile à dire qu'à faire, car les espaces numériques eux-mêmes sont imprégnés de critères, de modèles, de normes, etc. en apparence neutres. Par exemple, les technologies de base de données affirment régulièrement l'autorité de certains types d'experts et non d'autres ; les algorithmes corroborent les clichés de genre et Wikipedia a étonnamment peu de place pour des visions du monde divergentes. DiVersions s'occupe donc non seulement des éléments numériques rassemblés dans les collections électroniques, mais aussi de la façon dont les métadonnées, les progiciels et les technologies Web empêchent ou donnent de la place aux di-Versions.
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Les collections numériques peuvent techniquement être copiées, répétées, téléchargées et utilisées dans de nombreux contextes à la fois. Cela signifie que l'inertie des arrangements conventionnels fonctionne différemment ; la vulnérabilité physique, la valeur matérielle et historique des objets patrimoniaux ne peuvent être utilisées comme argument. DiVersions refuse activement d'accepter cette inertie parce qu'elle bloque tout discours décolonial et intersectionnel et qu'elle se fait au détriment de l'ouverture des catégories. DiVersions expérimente donc avec le patrimoine numérisé et numérique comme un moyen d'expérimenter avec des formes divergentes d'historiographie, de raconter des histoires inédites et d'ouvrir de vastes possibilités de dé- et reconstruction conceptuelle. Même si ces expériences ne transforment pas définitivement l'ordre symbolique, elles laissent au moins place aux fantasmes.
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Les collections numériques peuvent techniquement être copiées, répétées, téléchargées et utilisées dans de nombreux contextes à la fois. Cela signifie que l'inertie des arrangements conventionnels fonctionne différemment ; la vulnérabilité physique, la valeur matérielle et historique des objets patrimoniaux ne peuvent être utilisées comme argument. DiVersions refuse activement d'accepter cette inertie parce qu'elle bloque tout discours décolonial et intersectionnel et qu'elle se fait au détriment de l'ouverture des catégories. DiVersions expérimente donc avec le patrimoine numérisé et numérique comme un moyen d'expérimenter avec des formes divergentes d'historiographie, de raconter des histoires inédites et d'ouvrir de vastes possibilités de dé- et reconstruction conceptuelle. Même si ces expériences ne transforment pas définitivement l'ordre symbolique, elles laissent au moins de l'espace pour le fantasmer.
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DiVersions poursuit certains des fils conducteurs de l'engagement de longue date de Constant dans l'exploration des technologies institutionnelles et archivistiques depuis une perspective féministe. Des recherches pluriannuelles telles que Active Archives, Mondotheque et Scandinavian Institute for Computational Vandalism ont permis à différentes constellations d'artistes-chercheurs de se familiariser avec les relations de pouvoir, les oppressions et les projections à l'œuvre dans les archives (numériques). Comme le montre DiVersions, un tel travail n'est jamais terminé et continue d'inviter à la réflexion, à la critique et à de nouvelles tentatives. Nous devons continuer d'essayer.
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Cette publication accompagne la première manifestation publique de DiVersions. Les textes inclus dans ce volume et les projets documentés résistent, chacun à leur manière, à la simplification et à l'homogénéisation. Ils sont attentifs à l'historicité et à la performativité des archives et travaillent avec leurs contradictions plutôt que contre elles. DiVersions est une tentative persistante de retravailler en collaboration* les récits construits dans les collections numériques et de jouer avec et au sein de leurs lacunes.

Revision as of 16:00, 12 September 2019

DiVersions s'inspire de la pratique logicielle du " versioning ", comme moyen d'expérimenter avec les collections en ligne d'institutions culturelles. Le projet considère ces collections comme des sites potentiels pour la pratique décoloniale et intersectionnelle, qui pourraient et devraient permettre les conflits, inviter la collaboration et laisser place à d'autres récits.

DiVersions pose des questions telles que : Comment différents ordres peuvent-ils coexister dans les collections en ligne ? Comment faire de la place pour le patrimoine matériel et immatériel de l'avenir, pour des choses que l'on devine hors de portée des musées et des archives, ou pour d'autres choses qui peuvent être consciemment ignorées ? Comment ces environnements numériques peuvent-ils nous permettre d'ouvrir un débat sur les relations entre catégorisation, colonisation et patrimoine ? Comment les collections en ligne peuvent-elles s'adapter à des perspectives radicalement différentes, et parfois opposées ?

Nous avons organisé le projet autour de sept expérimentations artistiques qui furent travaillées en réponse à des collections électroniques spécifiques telles que WikiMedia, la base de données Carmentis du Musée d'Art et d'Histoire et le site web de Werkplaats immaterieel erfgoed. À l'aide de diverses stratégies artistiques, les projets testent de manière pratique comment les techniques et les technologies de collaboration en réseau peuvent générer d'autres imaginations. Les projets sont développés collectivement en dialogue les uns avec les autres et en conversation avec les institutions partenaires. DiVersions se déploie en deux ensembles d'installations publiques, d'abord à De Pianofabriek à Bruxelles, puis à De Krook à Gand. Chacune des deux versions est accompagnée d'une version d'une publication, d'un atelier et d'un débat public.

Avec le néologisme 'DiVersions', nous voulions faire allusion à la possibilité que les technologies de 'versioning' puissent mettre en avant des histoires divergentes [1] Les systèmes de contrôle de version, wikis, étherpads et autres outils d'écriture numérique enregistrent régulièrement les fichiers 'log' et les 'diffs', modifiant potentiellement les relations linéaires entre original et copie, redéfinissant ainsi les questions liées à la paternité de l'œuvre et aux archives. Les flux de travail méticuleusement consignés promettent de rendre transparent le processus d'édition partagée puisque toute action peut être inversée ou répétée à tout moment ; les erreurs ou les entrées non désirées peuvent être corrigées ultérieurement. Même si la narration conventionnelle du " versioning " consiste à rationaliser la collaboration et à produire un consensus, ces techniques et technologies prêtent intrinsèquement attention à la différence. En néerlandais, c'est devenu 'di-versies' comme un jeu sur versions divergentes ou diverses. Traduit en français et en anglais, DiVersions évoque aussi la "diversité ", un terme qui, surtout dans les contextes institutionnels, a commencé à circuler comme un terme général étouffant en fait les problématiques liées aux questions d'inégalité et d'oppression [2]. C'est pour cette raison que nous avons décidé d'articuler explicitement le projet en tant que pratique décoloniale et intersectionnelle.


Formuler DiVersions à la fois comme "décoloniale" et "intersectionnel" pourrait apparaître comme un geste contradictoire, si l'on considère que la pratique d'assembler une collection (numérique) est profondément ancrée dans les efforts coloniaux de tri et de catégorisation du monde, humains y compris. DiVersions fait consciemment ce mouvement paradoxal parce qu'il semble plus que nécessaire d'imaginer, sans chercher à réparer, des collections électroniques qui peuvent devenir autoréflexives et conscientes de la violence physique et épistémique qui les alimente et les maintient en place. Partant de processus de logiciels qui rendent visible la multiplicité des versions dans le fonctionnement d'un projet ou d'un processus, DiVersions est une tentative de prendre en compte les complexités persistantes des relations d'homme à homme et d'homme à machine et les tensions et conflits sous-jacents qui en résultent.

En décembre 2016, lors de la première phase de DiVersions, le Musée de Tervuren était déjà fermé depuis plusieurs années [3] Trois ans plus tard, juste avant la relance de la deuxième phase de DiVersions, le musée avait finalement rouvert ses portes. La rénovation fût revendiquée comme un moment charnière pour la décolonisation de cette institution, symbole fondamental de l'entreprise coloniale belge. La réouverture suscita de nombreux débats animés sur la question de savoir si le musée avait réussi ou échoué dans son entreprise, mais aussi si une telle institution, compte tenu de ses liens inhérents avec la colonisation belge, pourrait un jour prétendre à un tel processus. Non pas que le discours décolonial ait été complètement absent en Belgique, mais il n'avait pas encore bénéficié des mêmes plates-formes populaires que lors de ces débats.

Les discussions autour de la réouverture du Musée de Tervuren nous ont fait prendre conscience que le travail de DiVersions pourrait être plus urgent que nous ne le pensions initiallement. Trois ans après le début du projet, nous commençons tout juste à adresser de grandes questions telles que les implications des technologies numériques sur la représentation, la collaboration et l'accès, les problèmes inhérents à l'archivage et à la collecte, les problèmes de normativité institutionnelle et les hypothèses d'identité homogène qui se glissent dans la politique du patrimoine culturel et surtout, comment tout cela se déroule dans le complexe environnement belge et son histoire coloniale spécifique.

La construction de dépôts physiques et numériques est une conséquence du capital social et symbolique que représente le patrimoine culturel [4] Cette valeur nécessite des archives institutionnalisées, la conservation de documents numériques/physiques et l'établissement de pratiques codifiées qui permettent aux institutions de maintenir leur autorité par la classification et la médiation. Cette confirmation mutuelle de ce qui compte comme patrimoine, comme identité, comme histoire et comme avenir bénéfique, construit des récits spécifiques qui laissent généralement peu de place à la critique. Cependant, des possibilités s'ouvrent à la pratique de l'archivage des artefacts culturels, en particulier dans un contexte numérique, dans lequel cela peut devenir un outil de résistance à l'oppression et à l'annihilation.

Atteindre ce potentiel est plus facile à dire qu'à faire, car les espaces numériques eux-mêmes sont imprégnés de critères, de modèles, de normes, etc. en apparence neutres. Par exemple, les technologies de base de données affirment régulièrement l'autorité de certains types d'experts et non d'autres ; les algorithmes corroborent les clichés de genre et Wikipedia a étonnamment peu de place pour des visions du monde divergentes. DiVersions s'occupe donc non seulement des éléments numériques rassemblés dans les collections électroniques, mais aussi de la façon dont les métadonnées, les progiciels et les technologies Web empêchent ou donnent de la place aux di-Versions.

Les collections numériques peuvent techniquement être copiées, répétées, téléchargées et utilisées dans de nombreux contextes à la fois. Cela signifie que l'inertie des arrangements conventionnels fonctionne différemment ; la vulnérabilité physique, la valeur matérielle et historique des objets patrimoniaux ne peuvent être utilisées comme argument. DiVersions refuse activement d'accepter cette inertie parce qu'elle bloque tout discours décolonial et intersectionnel et qu'elle se fait au détriment de l'ouverture des catégories. DiVersions expérimente donc avec le patrimoine numérisé et numérique comme un moyen d'expérimenter avec des formes divergentes d'historiographie, de raconter des histoires inédites et d'ouvrir de vastes possibilités de dé- et reconstruction conceptuelle. Même si ces expériences ne transforment pas définitivement l'ordre symbolique, elles laissent au moins place aux fantasmes.

Les collections numériques peuvent techniquement être copiées, répétées, téléchargées et utilisées dans de nombreux contextes à la fois. Cela signifie que l'inertie des arrangements conventionnels fonctionne différemment ; la vulnérabilité physique, la valeur matérielle et historique des objets patrimoniaux ne peuvent être utilisées comme argument. DiVersions refuse activement d'accepter cette inertie parce qu'elle bloque tout discours décolonial et intersectionnel et qu'elle se fait au détriment de l'ouverture des catégories. DiVersions expérimente donc avec le patrimoine numérisé et numérique comme un moyen d'expérimenter avec des formes divergentes d'historiographie, de raconter des histoires inédites et d'ouvrir de vastes possibilités de dé- et reconstruction conceptuelle. Même si ces expériences ne transforment pas définitivement l'ordre symbolique, elles laissent au moins de l'espace pour le fantasmer.

DiVersions poursuit certains des fils conducteurs de l'engagement de longue date de Constant dans l'exploration des technologies institutionnelles et archivistiques depuis une perspective féministe. Des recherches pluriannuelles telles que Active Archives, Mondotheque et Scandinavian Institute for Computational Vandalism ont permis à différentes constellations d'artistes-chercheurs de se familiariser avec les relations de pouvoir, les oppressions et les projections à l'œuvre dans les archives (numériques). Comme le montre DiVersions, un tel travail n'est jamais terminé et continue d'inviter à la réflexion, à la critique et à de nouvelles tentatives. Nous devons continuer d'essayer.

Cette publication accompagne la première manifestation publique de DiVersions. Les textes inclus dans ce volume et les projets documentés résistent, chacun à leur manière, à la simplification et à l'homogénéisation. Ils sont attentifs à l'historicité et à la performativité des archives et travaillent avec leurs contradictions plutôt que contre elles. DiVersions est une tentative persistante de retravailler en collaboration* les récits construits dans les collections numériques et de jouer avec et au sein de leurs lacunes.